LE CAFÉ MATINAL AVEC MARION GAUBAN CAMMAS & ULYSSE MERIDJEN

Proêmes de Paris

Marion Gauban Cammas et Ulysse Meridjen ont lancé Proêmes de Paris, une marque de vêtements qui transpose l’essence même du prêt-à-porter en instaurant un dialogue entre le vêtement et la femme qui le porte. La première fois que nous nous sommes rencontrés, c’était à l’occasion du tournage de leur projet « Les Filles qui lisent »* pour lequel ils ont invité 150 femmes à lire un texte devant la caméra. Aujourd’hui, nous nous sommes retrouvés dans leur petit jardin parisien où nous avons discuté de Francis Ponge, de l’évolution de la langue et de la mode, de la dystopie 2.0, du pouvoir des images, de la communication par les émoticons…

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Marion Gauban Cammas, Ulysse Meridjen et Lia Rochas-Pàris / Photographies de Shehan Hanwellage

Lia : Le choix du mot « Proêmes » est une contraction entre « poème » et « prose » ? 

Marion : Oui, c’est aussi une référence à Francis Ponge qui a justement utilisé le terme « proême ». C’est un peu dadaïste, une manière de se concentrer sur les mots et le sens qu’ils ont ensemble.

Lia : Proche de l’Oulipo aussi ? (*Ouvroir de Littérature Potentielle)

Ulysse : Exactement. Si on prend l’Oulipo comme une forme pour décrypter le langage, on va essayer de trouver des aberrations de langage, des Tricks comme diraient les skateurs. Francis Ponge cherchait un moyen de libérer sa manière d’écrire en reprenant certains codes de la poésie.

Marion : Ce n’est pas évident à expliquer, c’est presque philosophique. C’est le contraire d’un texte de Baudelaire qui va te transporter par la sonorité, le rythme.

Lia : L’écriture de Baudelaire est plus séduisante.

Marion : Oui, alors qu’avec Francis Ponge, tu vas devoir te plonger dans le texte, le sens des mots, pour comprendre ce qu’il voulait dire.

Lia : Pourquoi avoir choisi ce mot pour une marque de vêtements ? 

Marion : Parce que le champ est large et qu’il peut se transposer aux vêtements à l’infini.

Ulysse : Prenons la mode : il y a des codes très normés. Habiller quelqu’un, ça peut être très simple comme ça peut être très complexe. Chacun va mettre le curseur pour dire si c’est sophistiqué ou pas.

Marion : J’avais envie d’une mode qui revient à l’essence même du prêt-à-porter. J’ai envie que les femmes portent ce que j’ai imaginé. C’est important pour moi, ce qu’on appelle la « vestibilité », le fait de porter un vêtement qui devient comme une seconde peau.

Ulysse : Et pour reprendre les codes, Marion est couturière et quand elle dessine une pièce, elle ne fait pas que dessiner : elle connaît la technique. Tous les éléments qui font un vêtement constituent un corpus.

Marion : Pour moi, la définition d’une femme aujourd’hui, c’est une femme active qui porte des vêtements qui la suivent au long de la journée.

Lia : Et toi Ulysse, quel a été ton parcours ?

Ulysse : J’ai un parcours dans l’économie, les sciences politiques, le business et la psychologie comportementale.

Lia : Vous formez un duo parfait. Dans les deux cas, vous composez avec les éléments, ce qui permet de cadrer l’aspect créatif.

Marion : Complètement. Nos rapports sont fluides et linéaires.

Lia : Et donc complémentaires.

Ulysse : J’ai une confiance aveugle en Marion pour la création. Je n’ai aucune idée de la manière dont se fait un t-shirt et c’est très bien comme ça. Ça me permet d’avoir un regard neutre presque naïf. Et en même temps, je suis capable de comprendre la vision créative de Marion et de la retranscrire dans des messages.

Lia : Tout le monde n’arrive pas à travailler en couple. Il faut trouver l’équilibre. 

Ulysse : Chacun amène une espèce de cadre à l’autre, sans que ce soit défini.

Lia : Et pourquoi avoir ajouté « de Paris » ? 

Marion : Je suis originaire du sud ouest et Ulysse du sud. J’ai vécu à Londres et en Italie, mais je vis à Paris depuis mes 19 ans. Je suis convaincue que si j’avais continué à vivre à Londres ou en Italie, je n’aurais pas créer cette marque. Ça m’embête de dire ça, mais la Parisienne est une femme fantasmée dans le monde parce qu’elle est émancipée pour plein de raisons qu’on connait et qu’on ne va pas énumérer. Du coup, je trouvais ça important d’ajouter « de Paris » pour souligner cet aspect.

Lia : Et même à l’oreille, ça coule de source.

Ulysse : On revient à l’idée de sophistication et de simplicité. C’est ce qu’incarne la Parisienne et que le reste de la planète lui envie.

Marion : J’ai entendu une émission sur les foulards Hermès et comment le succès à démarrer grâce aux Japonaises qui considéraient qu’être française c’était porter un foulard Hermès. Elles ont commencé à collectionner les foulards.

Ulysse : D’ailleurs, Hermès a créer un jeu de cartes complètement dingues : les 52 façons de nouer le foulard. Un lexique visuel absolument génial.

Lia : Incroyable !

Ulysse : Tu peux trouver ce jeu aux Puces, c’est devenu collector.

Lia : J’imagine.

Marion : On adore aller aux Puces de Saint-Ouen, surtout quand il fait gris.

Ulysse : Chez Sarah, on trouve des robes de la fin du 18ème, comme des robes d’il y a 10 ans. Tout est référencé, numéroté.

Lia : Une caverne d’Ali Baba. 

Marion : Oui, tous les créateurs vont chiner là-bas. Il faut que tu y ailles. C’est une vraie passionnée : il y a des couturières sur place pour retoucher. C’est mon rêve d’avoir une boutique comme avait Coco Chanel à ses débuts, un peu comme un salon de thé. Ça manque terriblement à la mode aujourd’hui.

Lia : Fifi Chachnil fonctionne de cette manière. Boutique boudoir où l’on prend son temps. On va y revenir doucement. Tout cet emballement de la consommation va ralentir : c’est vital à tous les niveaux. D’ailleurs, on parle de plus en plus de « slow life ». Et vivre le moment présent sans l’intermédiaire des écrans et donc sans exclure les autres qui deviennent voyeurs malgré eux.

Ulysse : C’est complètement ça et je vais rebondir sur notre projet autour des femmes qui lisent, un projet ouvert, sans filtre.

Lia : Pour ce projet, vous avez filmé 150 femmes, c’est énorme.

Ulysse : Oui et les vidéos seront présentées sur 16 écrans synchronisés. L’idée c’était d’avoir ce rapport très dystopien, à la limite de postes de surveillance, sauf que ce sont des femmes qui lisent en toute conscience. Elles lisent, regardent la caméra, se marrent. C’est un projet très uniforme : toutes les filles sont en t-shirt blanc, sans maquillage, pour se concentrer sur l’incarnation du texte.

Lia : Comme une mise à nu des lectrices. Quand j’y ai participé, je me suis sentie vulnérable. Sans doute à cause d’une intimité dévoilée par le choix du texte mais aussi le fait d’être filmée sans maîtriser mon image. 

Marion : On voulait quelque chose de très naturel. Quelque chose me désole dans la mode : c’est le côté élitiste que certaines marques utilisent pour segmenter les consommatrices.

Lia : Avec ce projet, vous mettez les femmes en avant en tant que personnes pensantes. C’est une belle manière de rendre hommage à l’esprit. On dépasse le physique au profit de l’essence. 

Marion : Avec des femmes de tous horizons.

Ulysse : Le postulat de base, c’était de savoir si on pouvait digitaliser la lecture. Chacune a lu ce qu’elle avait envie de lire. Certaines ont vu ça comme une tribune. Il y a eu des messages très forts, très personnels.

Marion : Sans le vouloir, ce qui était intéressant dans le projet, c’est qu’on a commencé à filmer des filles avant les élections et après. Le stress était vraiment palpable avant. Le choix de lecture était vraiment libre.

Ulysse : C’était un vrai travail d’archivage. Le rêve, ce serait de ressortir ce projet dans 20 ans et voir quels textes seront choisis.

Lia : C’est passionnant ! Le choix résulte toujours d’envies ou de besoins liés à un moment donné.

Marion : D’ailleurs, quand les filles arrivaient dans la salle avant de passer devant la caméra, certaines ont choisi d’autres textes suite à des échanges entre elles. On constate qu’il y a de moins  en moins d’échanges entre nous.

Lia : C’est le paradoxe de notre époque où l’on pense tout donner à voir via les réseaux sociaux. Une intimité sur-exposée, des échanges par le biais des écrans qui s’avèrent superficiels. On est conditionné à montrer certaines choses sans mesurer l’impact de ce que l’on donne à voir de nous. 

Marion : On appelle ça la « DA Instagram ».

Ulysse : Une esthétisation très normée. Je pense que la nouvelle génération va tendre vers quelque chose de réellement plus intimiste et personnelle.

Marion : On voit de plus en plus de magazines indé et à contre-courant qui émergent. Ça va être long.

Ulysse : Les théoriciens de réseaux pensent que l’on va tendre vers de plus petits réseaux. On se connectera dans de plus petits hubs.

Lia : C’est un besoin vital, oui. On pense être hyper ouvert sur le monde mais finalement quand on marche dans la rue, la plupart des personnes ont les yeux rivés vers les écrans et ne voient même plus ce qui se passe autour d’eux.

Marion : Bien sûr et tu vois de plus en plus d’accidents liés à ça. Je vais être un peu chauvine mais on est dans la plus belle ville du monde et c’est merveilleux de s’y balader. Et tu croises des gens les yeux rivés sur les téléphones en faisant abstraction de leur environnement.

Lia : On a atteint un stade où tu n’as pas l’impression de vivre ce que tu vis si ce n’est pas immortalisé par l’écran. 

Ulysse : Par exemple avec les stories de Proêmes, j’ai commencé à prendre des fonds noirs avec des citations. Et libre à chacun de les voir et de les lire.

>Lia : Dans un esprit plus cynique, il y a Sarah Kahn qui lance des descriptions clichées de « stories » sur Stories par exemple : « Muesli with goji berries in a little ceramic bowl », « New dress selfie in front of a mirror », « People who discover their feet » etc, etc. Elle vise juste et c’est dramatique de constater que ce sont devenus des clichés du quotidien. Tout est standardisé. On revient à ce que vous nommez « la DA Instagram ».

Ulysse : Ça me rappelle une exposition à Amsterdam. L’artiste avait imprimé un jour d’internet. Il y avait une sur-accumulation d’images.

Lia : La disponibilité mentale que l’on a pour toutes ces images, c’est flippant.

Marion : L’enfer. C’est hyper vicieux. Avec mon travail, je suis obligée d’avoir un regard sur les réseaux.

Lia : Instagram peut être source d’inspiration au même titre qu’un livre, une musique, un souvenir olfactif… Le défi, c’est de faire la part des choses et ne garder que ce qui peut être utile dans le processus créatif.

Ulysse : Marion fonctionne comme ça. L’inspiration va venir d’une lecture, d’un mot et hop ce sera les prémices d’un fil conducteur. Les images viennent ensuite.

Marion : Oui, je lis beaucoup et je note des mots. C’est à partir de ces mots que je vais m’inspirer pour les collections.

Lia : Les images sont une forme de langage. J’aime bien l’idée de fusionner les deux par le biais des romans-photos.

Ulysse : Et c’est génial. Le format est tout à fait contemporain. D’ailleurs, je suis passionné par les émotions. C’est un outil fascinant.

Marion : J’ai réussi à communiquer avec ma mère grâce aux émoticons. J’ai un humour assez cynique et le fait d’intégrer des émoticons, ça a libéré nos échanges.

Lia : C’est juste : les émos permettent d’éviter des quiproquos.

Ulysse : Les émoticons ont été inventés par les Japonais, un peuple pour lequel un signe peut signifier différentes interprétations. Ils n’ont pas la même approche que nous du second degré tout comme les Américains. Aujourd’hui, c’est devenu une communication globale. 

Lia : D’ailleurs, on téléphone de moins en moins au profit de l’écrit. Et en tant que Français, on se prend la tête sur le moindre choix sémantique. Pourquoi ce mot, ce point d’exclamation, ces points de suspension… Les émos nous facilitent la tâche pour communiquer de manière plus légère.

Ulysse : Les points de suspension, ça a été mon drame quand j’étais étudiant. On cherchait toujours la signification des trois points de suspension. Et il y a des gens qui n’écrivent qu’en points d’exclamation.

Marion : Et pourtant c’est une faute.

Lia : Ceci dit, l’usage de l’exclamation permet de désamorcer certaines situations.

Ulysse : Encore une fois, on a détourné le sens initial.

Lia : L’évolution de la langue, c’est passionnant.

Marion : On devrait étudier des conversations Twitter à l’école. C’est un exercice de style à partir d’une contrainte.

Ulysse : Aujourd’hui, la littérature est partout. Pour moi, il n’y a pas de classification pour dire qu’il y en a une meilleure que l’autre. Ce qu’on fait avec Proêmes c’est ça. Pour nous tout est mode. On s’exprime à travers les vêtements.

Lia : Bien sûr, on communique avec nos choix vestimentaires. 

Marion : La mode tout comme le langage ne cesse d’évoluer.

Ulysse : Un jour, notre ami Pascal Monfort a dit quelque chose de marquant : « la mode, tu peux être pour, tu peux être contre, mais tu ne peux pas faire sans ».

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PROÊMES DE PARIS

www.proemesdeparis.com/

instagram.com/proemesdeparis/

*Le jeudi 29 juin de 17h à 21h30, vous pourrez découvrir l’exposition « Les Filles qui lisent » au 14 rue Portefoin Paris 3eme : une invitation à vivre des expériences immersives visuelles et sonores autour de la lecture, mêlant mode, littérature et technologie.

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