LE CAFÉ MATINAL AVEC CLARENCE EDGARD-ROSA AU SEASON CHEZ EMPREINTES

Journaliste et écrivain

Clarence Edgard-Rosa a écrit le livre « Les Gros mots: abécédaire joyeusement moderne du féminisme ». Journaliste pour Elle et Causette, elle tient également le blog ‘Poulet Rotique’ lancé en 2010. Parce que malheureusement rien est acquis, il est nécessaire de faire évoluer les choses grâce à la parole et à l’écrit. Clarence nous éclaire sur des questions relatives au féminisme à travers à son ouvrage « Les gros mots ». Nous nous sommes retrouvées au Season chez Empreintes où nous avons discuté du sexisme, de la compétitivité entre les femmes, de la liberté au sens large mais aussi de la vulgarité et même de pilosité. Comme vous pouvez vous l’imaginer, nous aurions pu développer ces  pistes durant des heures ! Affaire à suivre donc. Rencontre avec Clarence Edgard-Rosa, une femme qui s’assume pleinement et qui n’a pas sa langue dans la poche.

Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris Clarence Edgar-Rosa, Lia Rochas-Pàris
Clarence Edgard-Rosa & Lia Rochas-Pàris au Season chez Empreintes / Photos de Laura Amma & Shehan Hanwellage

Lia : Tu es résolument féministe et spécialisée dans les questions de genre mais pas seulement ?

Clarence : Féministe, oui bien sûr – comment ne pas l’être ? Je m’intéresse aussi beaucoup aux questions de sexualité.

Lia : Tu as sortie le fameux livre « Les gros mots » Abécédaire joyeusement moderne du féminisme ! Combien de temps as-tu prit pour l’écrire ? Ça devait être laborieux !

Clarence : J’ai du mal à définir le temps de travail passé dessus. Il s’est passé un an entre le moment où j’ai signé et le moment où l’objet est sorti. J’ai travaillé dessus en parallèle de mes autres collaborations et projets. Il y a des mois où j’y travaillais tous les jours et des mois où je ne l’ai pas ouvert du tout. Ce qui est certain, c’est que ça m’a bien occupé le cerveau.

Lia : Beaucoup de recherches ?

Clarence : Ce sont principalement des sujets sur lesquels j’ai déjà travaillé. Ce qui m’a pris le plus de temps c’est la bibliographie. Retrouver toutes les études et oeuvres sur lesquelles je m’appuie. Il y a beaucoup de notes en bas de pages dans le livre, c’était un peu l’enfer pour la graphiste d’ailleurs (rires). Je voulais vraiment donner des pistes de lectures pour permettre à chacun et chacune de s’approprier ces concepts à sa sauce et fouiller dans d’autres ressources pour aller plus loin.

Lia : C’est une sorte de mise au point sur des questions évidentes. Pourquoi avoir choisi ce titre « Les gros mots » ?

Clarence : Parce que « féminisme » est un mot très à la mode, qu’on l’appose sur tout et n’importe quoi jusqu’à le rendre trouble, et à la fois c’est un mot qui fait encore très peur à certains hommes et à certaines femmes. Il me semblait urgent de le définir, de montrer les liens très forts qu’il a avec nos vies. Mais il ne suffisait pas de définir le mot « féminisme », il y avait toute une galaxie de termes à débroussailler avec et de clés à proposer pour déjouer les pièges sexistes qui se présentent devant nous.

Lia : C’est juste, le mot évoque beaucoup de paradoxes. Sans doute parce qu’il existe beaucoup de courants différents. Les femmes sont toutes uniques, autant que les hommes, et les revendications féministes varient selon divers critères… Même si les droits fondamentaux constituent la base. Certains disent que le plus grand ennemi des femmes ce sont les femmes. Que réponds-tu à ça ?

Clarence : J’entends souvent ça, et je comprends très bien qu’on puisse voir les choses comme ça ! Même si le plus grand ennemi des femmes c’est plutôt ce système dans lequel on vit qui rabaisse sans cesse ce qui est féminin. Clairement, on nous a apprit à nous placer en concurrence les unes vis à vis des autres, à percevoir les femmes qui réussissent comme des rivales avant de les reconnaitre comme des sources d’inspiration. La compétitivité féminine est l’un des plus gros outils de maintien du sexisme ambiant.

Lia : Diviser pour mieux régner !

Clarence : Exactement ! Il y a plein de formes de concurrence qui ne sont pas toxiques, mais dans le cadre de la concurrence entre les femmes, qu’on s’impose nous-même, il y a quelque chose de très particulier. Le modèle de la femme idéale qu’on essaie de nous vendre est tellement impossible à atteindre que bien sûr aucune femme n’y arrive, et donc le moyen le plus instinctif de se rassurer dans cette course effrénée c’est de rabaisser les autres femmes.

Lia : Alors que si nous étions plus indulgentes avec les autres, nous le serions davantage avec nous même. La bienveillance ne devrait pas être un concept mais une attitude naturelle. On n’en est loin, même de la part de certaines femmes se revendiquant féministes.

Clarence : Je me souviens que quand j’étais ado, j’observais complètement désemparée les filles se tirer dans les pattes, se rabaisser les unes les autres. C’était violent, je ne comprenais pas et pourtant je comprenais que c’était l’une des règles du jeu. Pourtant ça n’aide personne, ni nous, ni les autres. Attaquer les autres quand elles sortent du chemin de la « fille bien comme il faut », c’est attaquer notre propre liberté.

Lia : Et pourtant, c’est ancré dans l’inconscient collectif. Parlons des poils par exemple ! Tu en parles dans ton livre d’ailleurs. Si on ne s’épile pas par choix ou par manque de temps, le regard des autres femmes est impitoyable.

Clarence : C’est un exemple très puissant. Les femmes sont nombreuses à avoir un réflexe de sanction sociale vis à vis de celles qui ne s’épilent pas. Si on ne se conforme pas à cette norme, on est sanctionné en premier par celles qui comme nous se bagarrent avec l’idéal de beauté. C’est complètement fou !

Lia : Alors que le marché de l’épilation représente une économie énorme, il y a un gros de travail de marketing pour éradiquer les poils.

Clarence : Complètement : ça prend un temps fou, ça coûte une blinde, c’est douloureux, alors que c’est un temps et une énergie qu’on pourrait passer à faire de grandes choses… Ou juste à mater un bon film, à faire des crêpes, à jouir ! Mais non, on joue ce jeu sado-maso en se disant que c’est « normal ».

Lia : Vive Frida Kahlo ! (rires) Ce qui est terrible, c’est que ça nous arrive à toutes de juger les autres. Par exemple, c’est le printemps, il fait beau, une fille marche en mini short. Combien de femmes ne vont pas penser « oh elle a osé ! » et pire « et en plus on voit sa cellulite ! ». Alors que c’est la liberté de chacune et la notre qui est en jeu.

Clarence : Oui, le regard que portent nos pairs sur nous est souvent plus réprobateur que celui des hommes.

Lia : Pour revenir à l’exemple du short, j’ai l’impression que les critiques cachent souvent une jalousie. Non pas sur le physique, mais sur la liberté de faire ce qu’on a envie de faire en dépassant le jugement des autres. Finalement, on est conditionné à craindre le jugement des autres.

Clarence : Je rejoins complètement ce que tu dis. Ce qui est attendu de nous c’est d’être féminine à tout prix. Et le pire c’est que la notion de féminité est indéfinissable, on ne sait toujours pas ce que c’est mais il faut l’être. C’est une injonction tellement forte que je n’hésite pas à parler d’obligation. Et en même temps, il ne faut pas être trop féminine, sinon on est qualifiée de pute. Ça ne veut rien dire ! Au final, on est toujours sur ce fil, c’est un travail d’équilibrisme complètement lunaire. Ce rapport très compétitif vient aussi de notre difficulté à nous habiller comme on veut, de l’image qu’on nous renvoie de nous-même en fonction de ce qu’on a sur le dos. Pour Causette, j’écris beaucoup sur le vêtement, sur son sens social et ce qu’il dit de la place des femmes à un moment M. La vulgarité m’intéresse beaucoup, parce que c’est une notion qui permet de classer les femmes dans des catégories sexistes : la maman et la putain. Nos vêtements parlent à notre place. Par exemple, on pourrait analyser chaque vêtement qu’on porte aujourd’hui et leur accoler une étiquette sociale. Le col roulé fait prude voire catho, la jupe en cuir fait working girl, les résilles font pute. C’est un beau mélange des genres ! C’est pour ça que la liberté de s’habiller le matin pour une femme est très relative.

Lia : Tout à fait ! Beaucoup de facteurs jouent sur notre manière de nous habiller. Il y a des jours où on est capable d’assumer une robe moulante et des jours où on a juste envie de rester en gros sweat et baskets. Et ça peut même changer au court d’une journée ! Tout ce que l’on porte suggère quelque chose de nos émotions, de la confiance que l’on a en soi.

Clarence : Et il y a des jours où on n’a juste pas envie de se prendre une main au cul !

Lia : Bien sûr, c’est lié au sentiment de vulnérabilité. Le contexte tient également un rôle. Il y a des quartiers où on ne peut pas se permettre de montrer nos jambes et d’autres où tout le monde s’en fout.

Clarence : Toutes ces contraintes nous poussent à adopter des stratégies pour éviter les situations qui nous pendent au nez parce que nous sommes des femmes. C’est terrible quand même !

Lia : Pour revenir aux Gros Mots, c’est un livre exhaustif sur les questions du féminisme, vraiment dense en informations. On apprend plein de choses. Au hasard: « Le Slut shaming ! Contraction de Slut (salope), et de Shame (honte), le Slut Shaming désigne le fait de stigmatiser une femme parce qu’elle exprime sa sexualité d’une manière que l’on approuve pas » ! C’est justement un écho à ce dont on vient de parler ! On revient à cette histoire de jugement que l’on peut avoir les unes envers les autres.

Clarence : Et le double standard. On ne « Slut Shame » pas les hommes ! Il ne sont jamais considérés comme des salopes.

Lia : J’ai l’impression que c’est entrain de changer, certains hommes ont désormais « droit » à ce type de critique. Plutôt que de ne plus « slut shamer » les femmes, on applique cette critique aux hommes…

Clarence : Je ne crois pas – et c’est tant mieux pour eux ! Un homme ne sera pas discrédité socialement ou stigmatisé parce qu’il a une vie sexuelle riche, contrairement à une femme.

Lia : Et il sera presque adulé de ses pairs.

Clarence : Oui ! A la limite il aura droit à l’étiquette « connard » mais ça n’a pas la connotation impure et indigne du mot « salope ».

Lia : Et parlons de « La Loi de Moff » !

Clarence : Quand je regarde un film, je ne peux pas m’empêcher d’analyser la représentation des femmes. La loi de Moff c’est ça : quand la personne à côté de toi te dit « oh mais tu peux pas juste apprécier le film ? ». Personnellement, je l’expérimente tous les jours. Le féminisme teinte ma vision du monde, j’ai tout le temps en tête la représentation des genres et l’impact que ça a sur notre imaginaire collectif. Par exemple, j’ai beaucoup de mal à regarder un film si il n’y a que des personnages masculins, même si le film est excellent. Ou quand il n’y a qu’un personnage féminin, ça me questionne ! Généralement, elle est mignonne et délicate, et un mec doit la sauver. C’est un prétexte pour rendre le personnage principal plus humain.

Lia : Genre les Western ?

Clarence : Ce n’est pas dans le livre, mais ça porte un nom, c’est la Loi de la Schtroumpfette !

Lia : Ha mais oui, justement, un de mes frères ne veut pas que ces filles lisent Les Schtroumpf pour cette raison. 

Clarence : Tu savais que la Schtroumpfette a été créé de toute pièce par Gargamel pour attirer les Schtroumpf  ?

Lia : C’est fou, j’ignorais ça. Comme quoi, il faut revoir les classiques (rires)

Clarence : C’est un peu comme prendre une cote d’Adam pour créer Eve.

Lia : Il y a beaucoup de film sur lesquels s’applique la loi de la Stroumpfette ?

Clarence : Plein ! Et pas que dans les gros blockbuster, je l’ai vu récemment dans des anciens et très bons Jarmush.

Lia : Un film qui a révolutionné la représentation de la femme, c’était La Citta Del Done de Fellini. Mastroianni se trouve paumé au milieu des femmes. J’adore ce film.

Clarence : Il y a beaucoup de femmes dans ce film, mais est ce que leurs rôles sont complexes pour autant ? Il faudrait que je le revois aujourd’hui. Tu vois, je n’arrive vraiment plus à voir un film sans l’analyser. Quand tu ouvres une brèche impossible de revenir en arrière.

Lia : Tout à fait, quand on s’intéresse à un sujet, quel qu’il soit, il devient central dans notre perception du monde.

Clarence : Oui, ça fait partie de notre grille de lecture. Et c’est tant mieux !

Lia : Idéalement, ce serait bien que nous n’ayons même plus besoin de parler de féminisme. Malheureusement, c’est encore de l’ordre de l’utopie.

Clarence : Bien sûr ! C’est le but ! J’aimerais beaucoup y croire mais je ne pense pas que nous soyons vivante pour voir ça. Ou alors, on aura inventé une technique de vie éternelle à la Avatar entre temps !

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