LA CAFÉ MATINAL AVEC CLAUDIA ROCHAS-PÀRIS WISMER

Ma mère

Le café matinal – extension naturelle du petit déjeuner – a toujours été un rituel incontournable avec ma mère. Ensemble, nous avons bu des litres et des litres de café embrumé par la fumée des cigarettes. Durant d’innombrables heures, nous avons discuté de tout et de rien, nous avons ri,  pleuré ou simplement apprécié le silence. Cette semaine, Le Café Matinal fête ses deux ans, c’est le moment de rendre hommage à ma mère, celle sans qui rien de tout cela n’aurait été possible. J’ai de la chance d’avoir le soutien d’une femme en or et je ne dis pas ça parce que c’est ma mère.
Ancienne danseuse contemporaine, femme d’artiste, mère, grand-mère, belle mère, Claudia – à prononcer ClaOdia – a toujours été de nature optimiste et dévouée aux autres. Femme solaire qui danse avec la vie, chacun de ses mouvements révèle une légèreté innée. Elle semble flotter sur les nuages. Rayonnante avec un sourire franc, elle m’a transmis sa joie de vivre. Même si ce n’est pas toujours évident de voir les aspects positifs de la vie, ma mère m’a montré à maintes reprises que tout était possible. Avec sa voix grave, c’est aussi la reine des jeux de mots, des expressions détournées sans préméditation comme : « Il faut savoir arrondir les ongles » ou « prend ton mal en passion » ou encore « pigeon rameur » etc. Autant de perles que Dada s’amusait à répertorier dans un carnet…
Dada, l’homme de sa vie, mon père, celui de mes frères, qui nous a quittés il y a un an pour rejoindre les étoiles. Ce matin, ce n’est pas sans « saudade » que nous avons osé aborder les questions du deuil et de tout ce que cela implique de la vie.
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Claudia Rochas-Pàris Wismer & Lia Rochas-Pàris / Photos de Shehan Hanwellage

Lia : Il y a un an, tu as perdu l’homme de ta vie, mon père. Comment traverses-tu le deuil ?

Claudia : Le deuil est comme une navigation sans boussole. On ne sait pas où on va mais on traverse… C’est le propre de la vie et le deuil en fait partie. Nous gérons tous d’une manière différente. Je surfe avec les vagues de la vie. J’essaye de vivre pleinement les épreuves sans les contourner et surtout éviter le déni.

Lia : Parfois, j’ai peur de tomber dans le déni, de camoufler mes émotions.

Claudia : Il ne faut pas confondre le déni avec une forme de protection. Il y a plusieurs réactions naturelles.

Lia : D’une certaine manière, ça m’a fait grandir. Toute la période d’accompagnement dans la maladie m’a fait réaliser que nous ignorons ce que les gens vivent derrière les coulisses.

Claudia : On croise tous les jours des anonymes héroïques. Ceux qui font face aux malheurs de la vie, ceux qui aident… Je pense aux infirmiers, aux aides-soignants… Il ne faut jamais se fier aux apparences. Donc, la bienveillance est de mise.

Lia : On ne sait pas ce que la vie nous réserve. Ça m’a fait prendre conscience d’autres dimensions. Je relativise certaines choses. Nous avons eu la chance d’être bien entouré. Mais l’absence d’un être cher est douloureuse et j’y pense tous les jours.

Claudia : Ce n’est pas vraiment l’absence. Pour moi, il reste présent même si ce n’est plus physiquement. Parfois, il est proche et parfois, il est lointain. J’accepte cette distance. Les souvenirs nous accompagnent.

Lia : Tu n’as pas peur d’être seule ?

Claudia : Je suis une solitaire, même si j’apprécie de partager des moments en bonne compagnie.

Lia : D’ailleurs, il faut savoir être seule pour apprécier la présence des autres.

Claudia : Oui, comme apprécier le silence pour savoir écouter la musique.

Lia : En parlant de musique, tu n’hésites pas à écouter des musiques qui ravivent des souvenirs, et avec lesquelles tu lâches tout. Moi, à l’inverse, quand la mélancolie arrive, je vais écouter du gros hip hop.

Claudia : Face à des situations délicates, j’ai toujours eu besoin de pousser les émotions à l’extrême pour mieux rebondir. Ça me donne des forces incroyables. En ce moment, je réécoute l’accordéoniste finlandais  Kimmo Pohjonen. Sa musique m’ouvre une porte entre la terre et le ciel. C’est intense. La vie est un éternel renouvellement. Comme en danse, il faut avoir confiance dans ses mouvements, ses gestes qui tendent vers une harmonie.

Lia : D’ailleurs, tu danses avec la vie. C’est une de tes particularités.

Claudia : La danse m’accompagne au quotidien dans les moindres gestes. J’ai également été marquée par l’eutonie, l’eurythmie et les instruments de Carl Orff. Garder le rythme et le mouvement, accepter les contraires comme l’ombre et la lumière, savoir tomber et rebondir. Tout cela a un lien avec la métamorphose.

Lia : En ce moment, tu te trouves dans quelle phase de la métamorphose ?

Claudia : Une chenille avec des ailes qui tentent de sortir.

Lia : Avec Dada, vous étiez comme des enfants, capables de vous émerveiller d’un rien. Un oiseau qui chante, un nuage, une petite fleur.

Claudia : Absolument. Ce sont autant de signes qui rendent la vie plus belle. Nous étions comme des acrobates sans savoir ce que l’avenir nous réservait. Nous avions tous deux une confiance aveugle dans la vie.

Lia : Et vous aviez cette passion commune pour le cirque !

Claudia : Comme si nous étions sous un chapiteau avec les espiègleries du clown, l’acrobatie, le funambulisme, la jonglerie…

Lia : Vous n’aviez pas le temps de vous ennuyer. Femme d’artiste, c’est tout un art de vivre.

Claudia : Nous ne connaissions pas l’ennui ! Je l’ai accompagné comme j’ai pu en acceptant chaque moment de la vie, jusqu’au bout. Pour être avec un artiste comme lui, il ne fallait pas avoir trop d’égo et surtout faire preuve de patience. Heureusement que la patience m’est une amie précieuse.

Lia : En parlant d’égo, tu n’as jamais été de nature jalouse ou envieuse. Tu as toujours été heureuse pour les autres. C’est une qualité qui n’est pas donnée à tout le monde.

Claudia : C’est un bonheur de se réjouir pour et avec les autres !

Lia : Et pourtant peu de personnes y parviennent, c’est triste. Bref, tu avais quitté ta Suisse natale par amour pour vivre avec Dada à Paris. Ce n’était pas trop dur ?

Claudia : Nous venions tous les deux d’ailleurs. Paris est devenu notre pays. Même si j’éprouve beaucoup de gratitude par rapport à ce que l’on appelle « Heimat », j’ai accepté le changement en gardant mes racines helvètes qui me portent encore.

Lia : Petite, tu m’avais dit que la famille se constitue – aussi – grâce aux rencontres de la vie – J’ai eu la chance de grandir dans des espaces plein de vie avec une famille ouverte.

Claudia : J’ai rencontré ton père qui avait déjà trois fils, tes frères. J’ai accepté le passé de l’homme que j’aimais. Nous étions une famille d’acrobates sans filet et je suis fière de ce que chacun a réalisé jusque là. La vie est une sacrée école !

Lia : Tu prends chaque jour comme un nouveau jour où tout est possible. Parfois, j’aimerais être aussi optimiste que toi.

Claudia : Tout est possible. C’est le propre de la vie ! Malgré tout, je ne peux pas dire qu’une journée a été entièrement sombre. Chaque jour présente des trésors, même si ce n’est qu’une fraction de seconde à travers un regard, une éclaircie…

Lia : Il faut réussir à sortir de sa coquille et être éveillé au monde. Tu as toujours accepté le temps qui passe. L’âge ne t’a jamais fait peur. Tu as accepté les rides d’expressions comme celles de l’âge, tu as laissé les cheveux blanchir naturellement.

Claudia : Le temps qui passe ne m’a jamais impressionnée. Tout comme j’aime les saisons, ces différentes phases. En ce moment, heureuse de l’automne qui nous enveloppe, la préparation pour l’hiver, le repos avant le renouvellement du printemps. Et l’été,  pour sentir la chaleur nous réchauffer le corps et le cœur. Je pourrais en parler des heures…

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Ce Café Matinal est dédié à toutes les personnes ayant perdu un être cher ou traversant une période douloureuse. Je pense à quelques ami(e)s… Je suis reconnaissante envers toutes les personnes rencontrées et tous les fidèles lecteurs de ces moments intimes. Un grand MERCI à Shehan qui est resté fidèle au poste avec sa bonne humeur mythique !

15 thoughts on “Claudia Rochas-Pàris

  1. ❤️
    Très touchant, des photos magnifiques, une éclatante étagère ornée d’un majestueux pliage de Luis qui ravive le tout. Bravo

  2. Je me sens bien touché pour ce magnifique Café Matinal. Merci beaucoup, jái adore cette conversation. Lia et Claudia vous etes úniques, je vous embresse de tout mon coeur.
    Bisous ,bisous comme disait Zé Luís.

  3. merci ma belle, ayant perdu mon papa il y a 3 mois d’un accident de moto… je vois le deuil comme une acceptation de la vie il permet d’accompagner l’âme du disparu et se rappeler qu’on a le choix de choisir sa vie autant la faire lumineuse pcq on ne choisira pas sa mort il faut donc s’y préparer et contribuer à une vie d’amour, seul l’amour ne meurt pas… Papa je t’aime merci merci

  4. Très doux moment de partage et complicité avec sa mère… ce n’est pas donné à tout le monde.
    Merci pour ce si joli café matinal. Optimisme et amour sont de mises !

  5. Un moment magique avec deux femmes magnifiques et solaires. Une petite leçon d’éternité, de temps présent, et d’amour de la vie. Laissez-moi vous dire, ici et maintenant, à l’heure qu’il est, que je vous aime, exactement comme vous êtes. Ne changez rien cela serait de trop.

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