HOMMAGE À DADA ROCHA 
(02/12/1945 – 11/09/2016)

Le dimanche 11 septembre 2016, DaDa est parti naviguer ailleurs…
Libre penseur et avant-gardiste, tu disais « Les absents ont toujours raison ». Il faut reconnaitre que tu avais rarement tort. Ton absence physique est douloureuse mais tu seras toujours présent dans nos cœurs. <3

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Dada chez Chou. Marché Aligre. Années 80

LE CAFÉ MATINAL AVEC DADA ROCHA AU SQUARE TROUSSEAU

Da Da Rocha. Mon père, un sacré personnage
 (02/12/1945 – 11/09/2016)

Le café matinal est un rituel sacré dans la famille. Dada, mon père, s’est toujours levé aux aurores pour aller écrire ses songes et pensées matinales dans des cafés, après une courte nuit de sommeil. «Il est 5 heures Paris s’éveille», un leit motiv, une réalité ; Dada aimait observer les jeunes qui terminaient leur longue nuit d’ivresse et les travailleurs qui commençaient leur journée de labeur, l’heure bleue urbaine. Aujourd’hui, face à l’objectif de Filipe, mon frère, son fils ainé, nous avons prit notre café matinal au square Trousseau. Lieu imbibé de souvenirs pour toute la famille, en face du square dans lequel je gambadais gamine, où ma fille gambade à ce moment précis, à deux pas du marché d’Aligre où nous nous retrouvions tous les dimanches avec les amis du quartier et et et… du Baron Rouge. Il n’est pas 5h mais 10h, trop de caféine pour Dada, et parce qu’il faut toujours qu’il soit à contre-courant, il a choisit de boire un thé…

Rencontre avec un père, celui de mes trois frères, le mien, le grand-père de sept bambins, un beau-père aussi… Rencontre avec le mari de ma mère qui l’accompagne depuis de nombreuses années dignes de montagnes russes. Rencontre avec un ancien professeur des beaux-arts qui aura marqué plus d’un étudiant. Rencontre avec un artiste aux multiples pseudonymes comme Da Da Rocha, Luis ou Luiz Da Rocha, Andre Zelacouldous, New Flying Dutchman, Van gogo, Hilary Von Zelast, Theodorus Kinzall, Stein Steinovitch, Pàris Coutò… Alors que sur les papiers nous avons le même nom. Bref, rencontre avec  un homme-caméléon, un sacré personnage pour une conversation très «darochesque».

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Da da Rocha & Lia Rochas-Pàris au Square Trousseau / Photographies de Filipe Da Rocha

Lia : Tes pseudonymes en tant qu’artiste sont innombrables : Il est difficile de tracer tout ton parcours biographique lorsqu’on ignore ça. Pourquoi avoir cherché autant de noms différents ? Est-ce une question identitaire ? Une fuite ? Une manière de brouiller les pistes ?

Dada : Diverses influences entrent en ligne de compte, dont celles de Nietzsche, Fernando Pessoa, Pirandello, Witold Grombowicz, et bien d’autres…  C’est surtout un mode d’existence qui m’est propre depuis ma tendre jeunesse ; j’étais et je crois toujours l’être, un usager assidu du monde buissonnier. Quand je suis en harmonie, j’envisage chaque journée comme une porte qui s’ouvre à moi, et ce «moi» n’est plus celui de la veille. Le «moi» qui ouvre la porte ou qui franchit cette porte qui s’ouvre d’elle même pour une nouvelle journée de vie et de mort. Un peu comme dans le château de Barbe Bleue dans lequel il y a plusieurs portes, dont une interdite et c’est justement celle-ci qui mène vers le sentier buissonnier. Il s’agit tout simplement de l’imprévisible et c’est sans doute la raison pour laquelle je trouve des noms qui correspondent au «moi» du moment présent.

Lia : Tu es parti du Portugal en 1967 pour aller à Londres ?

Dada : Oui, c’était une période riche en découvertes et forte à tous les niveaux. Je garde  d’excellents souvenirs marqués de rencontres intéressantes comme Suneet Chopra avec qui nous avons partagé des moments mémorables. En 1967, j’écrivais exclusivement. Londres était en pleine ébullition, et une partie de la jeunesse, influencée par la revue OZ qui prônait la défonce en fumant des filaments de bananes. C’est alors qu’avec Suneet nous avions commencé à suivre un régime alimentaire exclusivement à base de bananes. Nous avions ainsi pu récolter un bon nombre de filaments que nous avions mis à sécher sur le rebord de la fenêtre du studio de Suneet, et nous attendions le grand jour pour en faire usage, sauf que nous avions négligé le facteur climatique de Londres. Et les pluies généreuses avaient balayé tous les filaments ! (rires) Notre grande expérience quelque peu « huxleyaine » s’arrêta là, puisque nous n’étions plus disposés à recommencer une diète de bananes. J’ai commencé à faire des interventions, happenings et installations quelques années plus tard, vers 1975 grâce à des subventions du British Council.

Lia : Une overdose de bananes ! (rires)

Dada : Oui (rires), il m’a fallu du temps pour manger à nouveau des bananes. Au moins, on avait eu la dose de potassium !

Lia : Et tu as gardé des contacts avec Suneet ?

Dada : Oui, grâce à facebook. Actuellement Suneet Chopra est critique d’art pour un grand journal de New Dehli et secrétaire du All India Agricultural Workers Union.

Lia : Tu as connu Genesis P-Orridge à Londres ?

Dada : Oui, avec Genesis, Anna Banana, Cosi Fany Tutti, Shirley Cameron, Rolland Miller, Robin Klassnick nous étions tous co-directeurs de « L’École d’Art Infantile » une assemblée typiquement anglo-saxonne, puisque les directeurs étaient tous anglais, écossais, américains, canadiens, australiens, new-zelandais en dehors de moi, l’exception.

Lia : Toujours ! (rires) Pourquoi être venu en France ?

Dada : Je me suis trouvé en France pour des raisons imprévisibles, je m’y suis plu et je suis resté.

Lia : Comment te sentais-tu en France par rapport à tes origines lusophones ?

Dada : Je me suis toujours senti bien accueilli, même en gardant mon accent. Comme partout ailleurs, il y a toujours quelques personnes qui ont besoin de se sentir «cosmopolite» et vont prendre les origines des autres comme faire valoir ; une manière de dissimuler ce qu’ils sont réellement, de s’en justifier. Malheureusement, beaucoup de personnes fonctionnent d’après une logique grégaire, ils disent «mon gardien est portugais», «j’ai un ami algérien» ou encore «mon coiffeur est gai», tout ceci reste en surface, alors que nous sommes bien plus que ces étiquettes.

Lia : Au Portugal, tu avais fait les beaux-arts, et en France, après tes années londoniennes, tu as décidé de faire un DEA d’Anthropologie pathologique ?

Dada : Oui, j’ai d’abord fait des stages en Hôpital psychiatrique avec Laborde et le Dr. Jean Oury, puis quand je préparais le doctorat en anthropologie Pathologique avec le Professeur Lanteri-Laura, comme directeur de thèse, j’ai pu faire d’autres stages fascinants à l’Hôpital Esquirol à St. Mandé. Ce qui m’a été très utile quand j’ai enseigné dans les Écoles des Beaux Arts ! (rires) Ça m’a sans doute aussi aidé à garder une distance face au narcissisme de certains artistes ainsi que face à des personnes au comportement que je qualifie de « bavard-autiste ».

Lia : Qu’est ce que tu gardes de tes années d’enseignements aux Beaux-Arts ?

Dada : J’en garde une bonne impression, c’était enrichissant d’un point de vue anthropologique. Je me souviens d’épisodes cocasses qui se passaient au sein d’une de ces écoles ; entre autres, les angoisses de la technicienne de surface qui devait faire le ménage, bloquée face aux monticules de mégots, papiers froissés, bouteilles vides et autres objets. Elle n’arrivait pas à distinguer ce qui était potentiellement des installations artistiques ou simplement des détritus. (rires)

Lia : Tu as eu toute sorte de pratiques artistiques : installations, performances, pliages, dessins, peinture, vidéos et même des pièces en légo ! D’ailleurs tu avais participé à la première exposition sur les vidéos d’art au Musée d’Art moderne en 1974.

Dada : Personne n’est parfait ! J’ai toujours eu besoin d’expérimenter, de chercher une forme de vérité…

Lia : Tu as toujours été passionné par les pliages. Depuis les années 70, quand tu trouves un pliages par terre, tu notes l’heure, la date, le lieu. D’où te viens cet intérêt ?

Dada : Vaste programme… J’ai écris des réflexions à ce sujet lors de mon séjour à Totnes (UK) dans six cahiers…

Lia : Tu as exposé aux quatre coins du monde : France, U.S.A, Angleterre, Portugal, Pologne, Italie, Croatie, Egypte, Tunisie, Sénégal, Argentine, Venezuela, Luxembourg, Allemagne, Portugal, Écosse, Suisse… Il manque juste l’Asie.

Dada : Oui… Et quand on m’a invité à exposer à Venise, je n’y suis pas allé en personne de peur d’y mourir : à cause Visconti ! (Rires)

Lia: Et tu as exposé dans des foires comme la Fiac et Art Basel. D’ailleurs je suis née de ta rencontre avec maman alors que tu exposais à Art Basel…

Dada : Sans commentaire, je déteste parler de ma vie privée.

Lia : Ok, ok, quand j’étais ado, tu me disais « Les branchés d’aujourd’hui sont les beaufs de demain », j’ai réalisé que ce n‘était pas faux. Quelque part, les beaufs d’aujourd’hui peuvent aussi devenir les branchés de demain alors ?

Dada : Pourquoi pas, nous sommes face à des rivalités mimétiques primaires.

Lia : Sinon, tous les dimanches, tu vas au marché et tu reviens toujours avec un joli bouquet. D’ailleurs, tu es devenu ami avec Sophie, la fleuriste. Et tu fais les photos de chaque bouquet que tu publies sur facebook ! (rires)

Dada : J’aime tellement aller au marché pour acheter toute sorte de victuailles : poissons, crustacés, épices, olives, viandes, charcuteries, légumes frais, fromages… Et bien sûr des fleurs aussi ! Les marchés de rue à Paris ont presque toujours leur fleuriste. Dans le marché de la Place Jeanne d’Arc dans le 13eme, que je fréquente pratiquement tous les dimanches, il y a le stand de Sophie, qui nous ouvre à une belle variété de fleurs. Sophie est toujours de bonne humeur et de bon conseil ! Un bouquet qui trône dans le salon d’une maison console, égaie l’espace de vie. Il y a comme une lumière d’une autre dimension qui se diffuse des fleurs. Quand je visite des pays étrangers, je ressens vite le manque de ces perles que sont les marchés de rue. Il me semble que ces villes manquent d’ossatures, d’artères où circule un bon sang, bien que maintenant on en trouve à New York et même à Londres, Luzern, Zurich mais pas à Lisbonne ou Porto. Les marchés et les terrasses sont des particularités très parisienne, tout un mode de vie !

Lia : Pour toi, les fleurs qui symbolisent le Portugal ne sont pas les œillets mais les camélias, pourquoi ?

Dada : Les œillets ne furent employés que durant le période qui alla du coup d’état militaire de 1974 à la fin de la révolution, Un phénomène éphémère inspiré du temps d’Allende au Chili. Alors, que les camélias sont omniprésents, particulièrement dans la région de Porto et jusqu’à Saint Jacques de Compostelle, il y en a dans tous les jardins (ou presque). Il y a même un jardin à Porto dans lequel on trouve environs 800 variétés de camélias. De grands amateurs japonais se déplacent exprès à Porto pour venir contempler les camélias. Curieux retour puisque les camélias furent importés au XVIème de Chine et surtout du Japon par les botanistes et navigateurs Portugais. Peut-être que la prolifération de restaurants de sushis à Porto est liée à cette passion commune pour les camélias ? (rires)

Lia : Tu dors peu, te couches tard, te lèves tôt. Tu as toujours lu jusqu’à pas d’heure et au réveil, tu partais écrire tes rêves, pensées dans des cafés ! Mais tu te permets de faire des siestes et elles sont sacrées ! (rires)

Dada : Du pur bonheur, je me couche tard, je me lève très tôt et je fais de « siestas ». Le meilleur repos qui soit !

Lia : Tu m’as toujours conseillée de lire des livres, à chaque fois avec la même formule, « si tu devais lire trois livres… ». Dans mes souvenirs, parmi les incontournables, il y avait La bible, Le prince de Machiavel, Le jeux de perles de verre de Herman Hesse, Le gardien de Troupeau de Fernando Pessoa, Tristram Shandy de Stern, L’homme sans qualité de Musil, L’Illiade et l’Odyssée… Ainsi que tout Shakespear, Cervantes, Dante, Melville et même Barbara Cartland !(rires) On dépasse largement les trois livres ! (rires) À ce moment précis, quels livres me conseillerais tu ?

Dada : Entretiens de Goethe avec Eckerman, Le livre de Lois de Manu et la Bible évidemment.

Lia : Bien que vivant rue Marcel Duchamp, baptisé par les amis et voisins artistes de la rue, tu t’es toujours senti plus proche de Francis Picabia, pourquoi ?

Dada : Parce que j’ai trouvé en Picabia un joyeux compagnon d’École Buissonnière.

Lia : Sinon, d’où te viens la fascination pour les grottes de Lascaux ?

Dada : Les grottes de Lascaux ou d’Altamira ainsi que bien d’autres lieux, je les conçois comme des laboratoires. Mais c’est une très longue histoire…

Lia : Grâce à maman et toi, j’ai été initié à toute sorte d’univers musicaux… Eric Satie, The doors, Les Rolling Stones, Wagner, Pink Floyd, Led Zeppelin, Rachmaninov, les Ritas Mitsoukos, Brian Ferry, Roxy Music, Fela Kuti, Chopin, Neneh cherry (et j’en passe !). Et hier, tu m’as surprise en écoutant Public Ennemy ! Je vous remercie de m’avoir ouvert autant d’horizons, même si j’ai quelques lacunes en variétés françaises… (rires)

Dada : C’est le reflet de mon goût hétéroclite pour des œuvres picturales. J’apprécie autant Memling que Rothko, Mathias Grunwald, Chagall, Balthus, Renoir, Goya, Le Lorrain, Matisse, Brueghel, Pissarro, Picabia, Klee, Balthus, Kadinsky, Otto Dix, Neo Rauch, Jean-Fréderic Schnider, Thomas Huber, Ferdinand Hodler, Eduardo Batarda, Segar, Milton Cannif, Al Capp, Hergé, Rachkam, Shepard, Martial Raysse, Lapicque, Georges Valmier, Gustave Moreau, Chester Gould, Al Capp, Maurice Denis, Puvis de Chavannes, Gauguin, Van Gogh, Carlo Carrá, Magritte, Georgio De Chirico, Sima, les impressionnistes, les enluminures du moyen âge, certaines œuvres des peintres « naïfs » des Caraïbes… La liste est longue.

Lia : Pour toi, on ne regarde pas la peinture, on l’écoute…

Dada : Oui, en effet, j’envisage la peinture comme de la musique… Et pour apprécier la musique il faut apprécier le silence. Michel Serres a eu cette brillante proposition : «Au début il y avait la Musique».

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J’ai eu la chance d’avoir été initiée au rituel du café matinal dès mon plus jeune âge par un maître en la matière. Sans toi, rien ne sera plus pareil. Tu étais un homme exceptionnel, tu resteras un esprit libre. Je t’aime Dada

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MY HEART BELONGS TO DADAROCHA <3

Le Square Trousseau
1, rue Antoine Vollon Paris 12eme
Tous les jours de 8h à 02h

 

8 thoughts on “DADA ROCHA
Le square Trousseau

    1. Merci pour cet hommage qui m’a vraiment ému. Quel homme et quelle fille! Intimement liés, 2 grands artistes que la mort ne pourra pas séparer. Je t’embrasse très très fort. Courage ma belle.

  1. Merveilleuse idée que ce souvenir des 70 ans par ses enfants.
    Bon anniversaire Luis et profite bien de ces instants rares de Lumière et de plénitude.
    Je t’embrasse
    Geneviève 🙂

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