LE CAFÉ MATINAL AVEC INGRID LUQUET- GAD AU GRAND COMPTOIR

Journaliste et critique d’Art

Sur le compte Instagram d’Ingrid Luquet Gad, on peut lire « Art-critic & Techno-dancer. Derrida’s girl. Blue nails always. » On décèle un mélange de légèreté et de complexité digne de la génération Digital Native. Tout est dit, mais on a forcément envie d’en savoir plus. Ingrid écrit des articles, fait des entretiens, réalise des portraits sur papier (02, Artpress) et sur la toile (Les Inrocks, I-D).  Avec Ingrid, on avait l’habitude de nous croiser lors des vernissages du Marais, Belleville ou encore au Palais de Tokyo où elle avait travaillé. On se saluait de loin, rarement de près, toujours avec cette politesse mondaine, et nos échanges se limitaient à deux phrases consécutives à l’oral quand la configuration le permettait. Il y a quelques mois, nous nous étions croisées par hasard dans le 13eme, à la Brasserie d’un café de quartier sans prétention. Improbable pour l’une et pour l’autre. Un bref échange où on a découvert que nous étions voisines, mais la vie parisienne a fait que nous nous re-croisions toujours et encore loin de chez nous.  Chacune se faisait une idée de l’autre à travers les phrases et images diffusées sur les réseaux. J’aimais bien son air mutin, femme fatale ou femme enfant doté d’un cerveau bien accroché. Après quelques chassés-croisés, un café matinal programmé au Ten Belles, qui finalement s’est exporté en face, dans un rade, Le grand comptoir, où le serveur à l’accent kabyle – et non suédois – nous a servi des cafés classiques: un serré et un allongé sans fioriture. C’est dans ce cadre brut, authentique, très « Post Internet » pour reprendre une expression à la mode alors qu’en vérité il serait plus juste de dire « Pré Internet », que nous avons prit le temps de nous rencontrer pour de vrai. Une conversation sérieuse mais teintée d’humour, autour de la musique techno, du nomadisme 2.0, de Martin Margiela ou encore du numérique et de ses limites…

Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinalIngrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinal Ingrid Luquet Gad, Lia Rochas-Paris, Le café matinalIngrid Luquet-Gad & Lia Rochas-Pàris au Grand Comptoir / Photos de Shehan Hanwellage

Lia : Sur Instagram, tu te décris, entre autres, comme « Techno dancer » ?

Ingrid : Il y a un truc un peu pirate, de contre-société. La techno, la musique électronique et le club, c’est un peu l’utopie de vivre à contre-courant.

Lia  : Sinon, tu écris de plus en plus pour des magazines en ligne, comme I-D, le site des Inrocks. C’est un choix ? Un concours de circonstances ?

Ingrid : J’ai commencé sur des supports plus classiques : du papier, des revues spécialisées en art contemporain. D’abord 02 puis Artpress, où j’écris toujours très régulièrement. Et puis j’en suis venue au web, et je me suis rendue compte que j’aimais vraiment concilier les deux approches, le temps long et le temps court. Aussi parce que les artistes et les philosophes qui m’intéressent travaillent autour de cette notion de réseau.

Lia : Il n’y a pas les mêmes contraintes spatiales pour intégrer les textes. Est-ce que ça change quelque chose dans ta façon d’écrire ? Sachant que selon le support, la réception n’est pas la même. Quand on écrit ou reçoit un sms, la temporalité est différente de celle d’un email, et encore, un email est perçu différemment quand on le lit sur son smartphone ou sur un ordinateur. Bref, l’écriture, les messages changent. Comment tu gères tout ça ?

Ingrid: C’est une question que je pose souvent aux philosophes ou théoriciens avec qui je m’entretiens, comment ça a changé leur écriture. Il y a une vraie effervescence du monde de la pensée aujourd’hui. Par exemple, je m’intéresse beaucoup au réalisme spéculatif, qui a pour spécificité de s’être construit hors des circuits académiques. En passant par des blogs, des publications en open source, beaucoup de Facebook et de Twitter. Forcément, le style s’en ressent : c’est plus court, plus oral, plus intuitif. J’avoue que j’ai des rituels d’écriture assez spécifiques : toujours la même police dans la même taille sur ma page Word. Et en même temps, je suis tout aussi incapable d’écrire un texte à la main que sur mon téléphone.

Lia : Donc, toujours sur l’ordinateur, derrière un écran ?

Ingrid : Toujours ! Mais je gribouille tous mes bouquins. C’est une manière de se les approprier, de matérialiser le processus de lecture, je dirais.

Lia : L’objet du livre a quelque chose de rassurant. Les traces qu’on y laisse évoque un moment passé. On peut revenir dessus et se re-mémorer des impressions qu’on a eues en lisant, en voyant les pages cornées, les notes etc. C’est presque vivant.

Ingrid : En fait, je m’attache très peu aux objets, j’ai tendance à donner tous mes livres, ou à les laisser chez les gens. On en revient à cette idée de dématérialisation. Mais on est toujours entre les deux : entre l’envie passagère d’objet et l’attirance pour le nomadisme 2.0 où tout serait stocké sur un Cloud.

Lia : Qui sait si le Cloud ne va pas s’évaporer un jour ? (Rires)

Ingrid : Tant mieux ! Je trouve ça assez beau, cette idée d’éphémère

Lia : L’objet du livre, dans le don que tu en fais à d’autres, le rend vivant. Ce n’est pas une simple donnée, mais un objet avec du contenu. Je vois sur la table « Le mirage numérique » d’Evgeny Morozov, c’est ta lecture du moment ?

Ingrid : Oui, c’est un bouquin super, je fais un papier dessus. Il explique pourquoi il faut sortir de l’utopie du web démocratique. En gros, il dit que la Silicon Valley est un projet politique et qu’il faut l’affronter comme tel. C’est l’artiste Hito Steyerl qui parle beaucoup de cet auteur.

Lia : Apparemment, les « grands pontes » de la Sillicon Valley sont les premiers à interdir les tablettes et ordinateurs (les écrans) à leurs enfants en favorisant la lecture et l’écriture sur papier… Ils ont conscience des risques de perturbations dans l’apprentissage. Ce qui ne s’oppose pas complètement à la technologie, mais met en garde. Comme tu l’as dit toi même, tu travailles sur ordinateur, mais tu lis des livres imprimés et gribouilles dedans. Quelque part, on a besoin de matérialiser pour mémoriser : on revient à l’idée de trace ou emprunte. D’ailleurs, ce stylo blanc sur la table, il est pas mal !

Ingrid : Le stylo, c’est une édition de Saâdane Afif, si je me souviens bien.

Lia : Je pensais que c’était Martin Margiela (Rires)

Ingrid : Comme ton imper… (Rires)

Lia : (rires) mais c’est MM -90%. Un seul M pour Muji

Ingrid : « Make your own Margiela ». Justement, Evgeny Morozov parle beaucoup des hackers et des makers, comme un moyen de se réapproprier les moyens de production…

Lia : Ce sont des alternatives de notre époque… J’ai l’impression que parfois on se hack soi- même. Sinon, tu te qualifies comme une Derrida’s Girl, une référence aux Guerilla Girls ?

Ingrid : La lecture de son œuvre à Berlin a été un moment fondateur pour moi, et puis il faut dire qu’il est assez cool, il n’y a qu’à le voir dans le film merveilleux de Ken McMullen où il joue son propre rôle et donne la réplique à Pascale Ogier. Le film s’appelle « Ghost dance ». Derrida, c’est un peu mon œdipe intellectuel.

Lia : Tu as vécu à Berlin, et tu es venue à Paris. Même si tu fais encore des échappées Berlinoises, tu as décidé de t’installer ici. À propos de ton article « Paris, je suis venue te dire que je reviens« , selon toi, il y a un vent de renouveau dans le milieu de l’art avec les Artists-Run space. D’ailleurs, as-tu entendu parler du prochain lieu à ajouter sur la liste « La Plage » ? L’ouverture est ce soir comme la Fiac.

Ingrid : C’est très mystérieux pour l’instant, mais je trouve ça super, ces initiatives autonomes. Lorsqu’une nouvelle institution ouvre, c’est top, mais c’est encore piloté de l’extérieur. Enfin, peut-être que je lis trop de penseurs post-marxistes en ce moment… Disons que le fait qu’on puisse le faire, c’est forcément un signe positif. J’ai hâte de voir, j’espère qu’ils vont faire une Beach party pour l’inauguration, tu viendras en K-way Muji et ça sera parfait ! (rires)

Lia : Je pense que ça va être super. C’est bien joué de leur part de le faire le soir de la Fiac, histoire de marquer le coup à contre-courant. Ce soir, on va à la Plage, j’adore l’idée !

Ingrid : D’ailleurs, il y a aussi Internationale, la nouvelle foire qui va être top !

Lia : Et pour terminer, complément Out of the blue, pourquoi les ongles bleus ?

Ingrid : C’est drôle, tout le monde m’en parle, alors j’ai commencé à le mettre en avant. J’aimerais pouvoir avoir une anecdote folle à raconter à propos du bleu, mais en fait, j’aime juste pas le vernis rouge : trop classique. Le bleu, il y a une connotation un peu posthumaine, borderline cyborg. On va dire que le bleu, ça vient de ce morceau de proto-trance que j’écoute beaucoup en ce moment et qui s’appelle Blue Amazon – No Other Love https://www.youtube.com/watch?v=vgSl5jqpdjM

Le Grand Comptoir

9, rue de la Grande aux Belles Paris 10e

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