LE CAFÉ MATINAL AVEC JAN BAETENS CHEZ MAISON MARIE

Auteur de l’ouvrage « Pour le Roman-Photo« , poète et critique, Jan Baetens est également professeur d’études culturelles à l’Université de Leuven. C’est en 2010, lorsque je me lançais dans la réalisation de mes premiers  romans-photos, Vasistas, que nous avons commencé nos échanges épistolaires 2.0. Une belle rencontre. Sa passion pour le genre, son sens critique et son ouverture d’esprit ont été un réel soutien. Jan Baetens analyse les romans-photos, propose une grille de lecture qui dépasse l’aspect formel du genre en indiquant une multitude de perspectives. De passage à Paris, nous avons réussi à trouver un moment pour nous retrouver autour d’un café à quelques pas de son hôtel, rive gauche, chez Maison Marie. Nous avons discuté de la diversité des romans-photos, de la reconnaissance tardive de la Bande-dessinée, de la part d’artifice dans la création – et de bien d’autres choses encore. Rencontre avec Jan Baetens, un passionné des romans-photos qui nous invite à voir plus loin que les images.


Jan Baetens & Lia Rochas-Pàris chez Maison Marie / Photographies de Shehan Hanwellage

Lia : Les romans-photos ont été longtemps assimilés aux romans à l’eau de rose, quelque chose de divertissant mais sans profondeur. Pensez-vous que le roman-photo reste un format qui a du mal à se détacher de cette étiquette ?

Jan : Il existe une distinction assez nette entre la littérature au sens traditionnel du terme et tous les genres paralittéraires que l’on nomme aussi fiction de genre comme le roman-policier, le roman-pornographique, la bande-dessinée. Tous ces genres sont aujourd’hui canonisés et reconnus par les institutions.

Lia : Jusqu’au genre pornographique ?

Jan : Oui, on a vu émerger aux États-Unis une nouvelle discipline qui s’appelle porn studies, et certains européens commencent à s’intéresser au sujet. Par contre, le roman-photo continue à être le genre que l’on méprise, voire que l’on ignore en dépit de la richesse et de la diversité de production.

Lia : Grâce à votre ouvrage « Pour le roman-photo », aujourd’hui réédité dans une version élargie, on peut découvrir tout le potentiel qu’offre le genre. Autour de moi, les personnes semblent apprécier le côté revisité.

Jan : Quand on se penche sur les pratiques roman-photo-romanesques on se rend compte des possibilités du genre, il existe une telle diversité. Malheureusement, dans le monde universitaire les choses sont tellement bétonnées en terme disciplinaire qu’apparemment il n’y a pas de place pour les romans-photos.

Lia : Les choses peuvent changer, il existe des reconnaissances tardives.

Jan : Oui, je fais souvent le lien avec la bande dessinée qui a été longtemps un sujet tabou dans le monde universitaire alors qu’aujourd’hui la bande dessinée trouve sa place dans le domaine de la littérature proprement dite.

Lia : Voilà un exemple encourageant.

Jan : Oui, je pense qu’on vit une époque formidable, une époque de transition. Je sens que le genre est en train de faire une percée à la fois sur internet et au point de vue institutionnel.

Lia : Nous y œuvrons depuis quelques années ! (rires) Mine de rien, nous sommes en relation depuis 7 ans, depuis la sortie de la première édition de votre livre « Pour le roman-photo » qui coïncidait avec Vasistas, mes premiers romans-photos.

Jan : Tout à fait. Actuellement, il y a une exposition* autour des archives du photographe Federico Vender à Trento en I’Italie. Vender avait un studio comparable à celui de Harcourt et réalisait également des photographies pour le magazine Luna Park : il s’agissait d’adaptations littéraires comme par exemple « Guerre et Paix » sous forme de romans-photos. Son travail photographique est de toute beauté, à en couper le souffle. L’exposition regroupe des milliers et des milliers de photographies.

Lia : Génial ! Luna Park, c’était le nom donné aux parcs d’attractions partout dans le monde, de la Porte Maillot à Los Angeles en passant par le Caire ou Bombay depuis le début du 20eme siècle. Bref, je digresse. Revenons à notre sujet de prédilection ! On peut dire que vous êtes un spécialiste des romans-photos ?

Jan : Non, et ce n’est pas de la fausse modestie ! (rires) Je m’intéresse à mille et une autres choses. Je connais des personnes qui s’y connaissent bien plus que moi, comme par exemple Bruno Takodjerad qui est une encyclopédie vivante. Il est à la fois auteur de romans-photos, collectionneur, critique et historien. Le grand spécialiste c’est lui. Mes connaissances sont plus limitées mais je suis à l’aise dans l’analyse des romans-photos.

Lia : Tout à l’heure vous parliez de la bande dessinée, souvent le roman-photo est comparé à la BD, or, tel que je le pratique, il s’agit davantage de story-board.

Jan : Suite à des heures d’analyse, je trouve que le roman-photo ne se situe ni du côté de la bande dessinée ni du côté du cinéma. La propriété visuelle d’une image de roman-photo c’est le portrait posé qui ne correspond pas à la logique du story-board. Le roman-photo ne décline pas les étapes qui sont en train de se dérouler mais propose une sorte de mosaïque dont chaque élément fait une variation sur le thème de la pose. La pose fait d’ailleurs complètement défaut dans le langage de la bande-dessinée où il est très important de présenter des cases dynamiques. La beauté du roman-photo repose sur l’enchainement de poses très statiques.

Lia : En effet, c’est ce qui caractérise le roman-photo à l’origine, une forme de théâtralisation du quotidien sous forme de scénettes. Ceci étant dit, lorsque nous prenons Le Café Matinal, les photographies sont prises de telle sorte que nous n’avons pas à poser. Même si nous avons conscience de la présence de Shehan ici présent, il sait se faire discret durant la conversation et ainsi capter les mouvements spontanés de nos échanges. Serions-nous en train de bouleverser le genre ? (rires)

Jan : Bien sûr, il y a roman-photo et roman-photo. Avez-vous lu 286 jours de Frédéric Boilet et Laia Canada** ?

Lia : Que vous m’aviez offert ? Oui….

Jan : Je trouve que le sujet est intéressant sur le plan idéologique et sur le plan formel. Il s’agit d’un homme et une femme qui se photographient en essayant de se capter sur le vif. C’est un roman-photo qui favorise la spontanéité. Le côté posé de certains romans-photos ne me gêne absolument pas.

Lia : C’est le charme d’origine du genre.

Jan : Pour moi, quelle que soit la pratique artistique, il existe une part d’artifice. Je ne crois pas trop au naturel dans l’art. Rien n’est plus artificiel qu’un naturel simulé.

Lia : En effet, comme vous l’évoquez dans votre ouvrage, Instagram peut être employé comme un roman-photo, un journal visuel. Même si l’interface peut donner l’illusion d’une réalité, il ne s’agit que d’artifices. L’intention de fabriquer une image, sa réalisation et enfin sa publication constituent trois étapes révélatrices du côté artificiel des réseaux sociaux. Il est essentiel de prendre du recul.

Jan : Je trouve dommage que nous n’en n’ayons pas davantage conscience. Ça ajoute un niveau de lecture supplémentaire. Pour moi, sans artifice il est impossible de faire de l’art.

Lia : Quelle est votre définition de l’artifice ?

Jan : (Rires) C’est une question métaphysique ! À partir du moment où c’est une reproduction consciente, concertée et avertie pour être reconnue comme telle.

roman-photo roman-photo roman-photo roman-photo

Lia : Avec une volonté ?

Jan : Bien entendu.

Lia : Est-il possible que la volonté de production se transforme en acte automatisé ? Pour reprendre l’exemple d’Instagram, et au risque de me contredire, il me semble que pour la génération Millennials, le système de diffusion des images est devenu un système complètement intégré voire un automatisme. 

Jan : Oui, tout à fait. Et vous avez raison de vous pencher sur la nouvelle génération. Il y a des choses qui m’échappent dans la création contemporaine. Je regrette que cette génération se contente de faire et agir sans prendre le recul – ou un certain recul – de la réflexion. Comme si la pratique avait absorbé la nécessité de réfléchir sur ce qu’on fait. Je dis sans doute une grosse bêtise. (rires)

Lia : Pas du tout ! C’est très intéressant. Au-delà d’une question de génération, je pense aux bouleversements mentaux provoqués par le manque de distanciation face aux écrans. Nous sommes dans un rapport à la pratique qui offre peu de place à la réflexion. Après, ça dépend des potentiels de chacun. Et précisément, c’est en cela que je considère le roman-photo comme étant un format parfaitement adapté aux mutations de concentration et attention.

Jan : Tout à fait, c’est une narration graphique qui offre toutes sortes de possibilités. Pour moi le Roman-photo est un médium aussi riche et varié que le cinéma et la bande dessinée le permettent. On attend simplement que des éditeurs et autres instances acceptent de suivre le mouvement.

 

* Fotoromanzi, genere e moda nell’archivio

** https://lesimpressionsnouvelles.com/catalogue/286-jours/

Pour le roman-photo

VASISTAS https://tictail.com/liarochasparis/vasistas

 

Maison Marie
222, rue Saint Jacques
Paris 5eme

Superbe lieu et très bon accueil

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