LE CAFÉ MATINAL AVEC LÉA CHAUVEL-LÉVY À L’HÔTEL DES ARTS ET MÉTIERS

Critique d’art, commissaire indépendante, directrice artistique et directrice de publication, Léa Chauvel-Lévy est une jeune femme au parcours vertigineux. Suite à des études de philosophie politique et éthique à la Sorbonne puis à l’École des Hautes Études en Sciences sociales, Léa a fait partie du jury du salon de Montrouge à l’occasion de sa 63ème édition et du comité artistique de la vente recto/verso. Directrice des résidences LVMH Métiers d’art, Léa a également signé le commissariat général du premier salon A PPR OC HE. Nous nous sommes retrouvées à l’Hôtel des Arts et Métiers où nous avons parlé des métiers d’arts, de savoir-faire, d’innovations, d’alchimie. Rencontre avec Léa Chauvel-Lévy, une femme brillante qui n’hésite pas à explorer des territoires inconnus pour nous dévoiler l’invisible.


Léa Chauvel-Lévy & Lia Rochas-Pàris à l’Hôtel des arts et métiers / Photographies de Shehan Hanwellage

Lia : On arrive enfin à prendre le temps de se retrouver et à l’hôtel des Arts et Métiers ! Un clin d’œil.

Léa : Effectivement. Lieu bien trouvé, parler des « métiers d’Art » en face des « Arts et métiers », merci… Je passe du temps en face au musée des arts et métiers. Cet ancien Prieuré du 18e siècle qui répertorie machines et histoires des inventions techniques et industrielles. Je m’intéresse à ce que l’on fabrique de ses 10 doigts par l’esprit. Et à la concrétisation de l’innovation, plus spécifiquement.

Lia : D’ailleurs, parle moi de la résidence que tu diriges pour LVMH Métiers d’Art. Tu en es l’initiatrice ?

Léa : À l’occasion d’une interview de Nathalie Portman que j’ai réalisée en Chine pour Grazia dans le cadre de l’exposition Miss Dior à Pékin, j’ai rencontré un homme passionnant Jean-Baptiste Voisin, président de LVMH métiers d’Art et également Directeur de la stratégie de LVMH. D’une discussion entre deux contrôles de sécurité à l’aéroport, on se retrouve trois mois plus tard pour discuter plus longuement d’une idée qu’il avait de longue date. Une des conversations les plus passionnantes de ma carrière. Je ne pensais pas du tout qu’il allait me confier la direction des résidences artistiques. Jean-Baptiste Voisin avait le souhait d’injecter de l’art dans une manufacture. Les contours de la résidence étaient nés. Le principe en est le suivant : déplacer un artiste de sa zone de confort de création, lui donner à travers une carte blanche pendant 6 mois, les conditions de possibilités de faire des découvertes et de créer des œuvres. C’est en utilisant des outils et des machines qu’il ne maîtrise pas, de ce bain dans l’inconnu, que naissent des œuvres d’art irriguées par des savoirs faire qui leur donne une teneur si particulière.

Lia : En effet, c’est enrichissant de confronter des univers pour stimuler la création. 

Léa : Complètement, c’est de là que nait le pouvoir heuristique de la matière et les accidents heureux. Tu connais cette histoire de Lee Miller dans l’atelier de Man Ray ?

Lia : Non, je suis curieuse. 

Léa : L’histoire veut que Miller en allumant la lumière trop vite dans le studio de Man Ray parce qu’une souris était passée entre ses jambes, serait née la découverte des rayogrammes. C’est un modèle pour moi : miracles et inventions sont fils et filles de l’inconnu et de l’accident.

Lia : Passionnant. La résidence existe depuis combien de temps ? 

Léa :  C’est la troisième résidence dont on me confie la direction. La première résidence avec Thomas Mailaender s’est déroulée dans une tannerie bicentenaire située dans la Drôme à Romans sur Isère, rachetée à temps par LVMH et qui était en perte de vitesse. Durant 6 mois, l’artiste a travaillé avec les artisans, les tanneurs notamment et a trouvé de nouveaux repères avec la finalité de créer des œuvres d’art et non de l’artisanat d’art !. Je dis cela parce que c’est important que les œuvres produites pendant la résidence soient exposées et obtiennent la reconnaissance du monde de l’art. Pour le moment c’est assez encourageant car les deux premiers  résidents exposent leurs œuvres produites dans les manufactures un peu partout dans le monde dans différentes institutions muséales – au Foam, bientôt au C/O à Berlin, à Paris Photo, en galeries et dans des centres d’Art.

Lia : Comment les artisans accueillent ces résidences ? Les échanges sont-ils faciles ? Ça pourrait être intrusif dans leur propre rythme de fabrication ou en tout cas bouleverser leur cadre aussi. 

Léa : L’artiste arrive avec une méconnaissance des matériaux, des envies folles et des fantasmes de couleurs et de formes. Par exemple, Thomas Mailaender voulait révéler des images photographiques sur cuir. Les artisans lui disaient que c’était impossible entre cuir chromé et chimie de la photo, cela ne fonctionnerait pas… Finalement grâce à des discussions animées ils ont réussi, ensemble.

Lia : Grâce au dialogue, ils ont pu matérialiser les envies de l’artiste ensemble. Beau travail d’équipe. 

Léa : Thomas Mailaender a réussi à réinvestir des procédés photographiques anciens (Van Dyck, Cynotype) avec comme ligne conductrice les premiers tests photographiques réalisés sur cuir par Thomas Wedgwood au XIXème siècle. Grâce à l’historienne de la photographie Luce Lebart, ancienne directrice de la Société française de photographie, ils ont découvert que cet anglais avait en effet réalisé des tests sur cuir – sans arriver à fixer l’image. L’idée était donc de reprendre là où Thomas Wedgwood s’était arrêté. Grâce aux artisans de la tannerie, Thomas Mailaender a réussi à fixer l’image sur du cuir oui…

Lia : Génial ! On peut retrouver les archives de ce processus créatif mené en résidence ?

Léa : Tout à fait, il y a un livre édité par la maison d’édition RVB books qui matérialise ce temps de la résidence. Chaque résidence a son livre comme son « miroir sensible ». Thomas Mailaender a constitué un corpus photographique en glanant des images (sur internet ou via ses propres réseaux de marchands) qui avaient un rapport avec le cuir. Tout est très pensé, chaque image a un rapport à la mythologie ou la représentation du cuir dans l’imaginaire collectif. Des images aujourd’hui fixées sur le cuir, à même la peau et représentées dans ce livre Skin Memories.
La deuxième résidence menée par Amandine Guruceaga a eu lieu dans une tannerie catalane à Riba Guixà. Grâce à Julian, chimiste d’exception dans la tannerie, ils ont réussi à créer du cuir transparent grâce à une chimie et un tannage qui évoque un cuir vitrail. L’œuvre d’art est ici produit de la rencontre, du croisement entre plusieurs expertises, plusieurs regards.

Lia : On pourrait presque parler d’alchimie ? 

Léa : Complètement ! D’ailleurs, un texte dans le livre Colour Sparks édité à nouveau par RVB Books s’appelle « l’alchimie du possible ». Tu es forte ! C’est le vœu de Jean-Baptiste Voisin, que l’alchimie opère entre artisans et artistes. Il y a un texte incroyable que Julian, le chimiste de la tannerie a écrit à Amandine… Il lui confie qu’elle a réussi à faire ressortir la poésie et la richesse d’une matière qu’il ne savait plus regarder. En la sublimant, elle avait permis aux artisans de regarder différemment une matière qu’ils connaissent par cœur.

Lia : Le regard vierge de l’artiste ouvre de nouvelles perspectives à l’artisan, finalement ? 

Léa : Absolument, l’innocence d’un regard sur une matière est contagieuse et féconde. Il y a beaucoup d’émotions dans ces échanges. Cela relève de l’ethno-méthodologie et de l’analyse conversationnelle mais il y a des moments d’une richesse qu’il faut consigner. Les livres sont là pour cela. Un autre point extrêmement important dans ces résidences est qu’il n’y a pas de rapport maître / élève, le lien est horizontal et sans hiérarchie. Il y a cette partie au début de la résidence que j’appelle « le bain heuristique », période durant laquelle l’artiste s’imprègne des pratiques, observe, jusqu’à ce qu’il trouve sa place et la direction qu’il prendra.

Lia : Et la 3eme résidence vient de débuter ?

Léa : Oui, à Longarone en Italie dans une manufacture de lunettes flambant neuve, Thélios où l’artiste Marion Verboom est en train de trouver ses marques dans son atelier et auprès des différents ateliers de production. Elle a plusieurs pistes, sans doute mixera-t-elle sa passion pour la céramique et la rocaille à l’acétate et au métal, matériaux que l’on retrouve dans les lunettes.

Lia : Tu es également commissaire d’exposition indépendante. En ce moment, tu prépares une exposition autour des fleurs à la galerie Papillon, peux-tu m’en dire quelques mots ?

Léa : Oui, je crois que la direction artistique du salon APPROCHE l’année dernière m’a mis le pied à l’étrier. La Galerie Papillon m’a invitée à réaliser le commissariat de l’exposition pendant Paris Gallery Week-end (anciennement Choices). Je suis partie d’un événement personnel. Ma grand-mère Madeleine était fleuriste aux Halles puis à Rungis. Doisneau a photographié ses copains dans le ventre de Paris. Alors qu’elle perdait la mémoire, elle se souvenait du nom des fleurs, précisément. Comme l’exposition se tiendra au printemps, je voulais fleurir l’espace et réinvestir la symbolique de ce motif. J’ai perdu depuis ma grand-mère, l’exposition sera un double hommage. Leurs printemps c’est donc une invitation que je fais à 11 artistes qui interrogent la représentation contemporaine de la fleur comme forme et comme signe. Entre vie et mort, l’espace présentera ainsi ses mutations… Artificielles chez Pierre Ardouvin, conçues comme des éphémérides par Stéphane Calais, fraîchement cueillies et résinées par Alice Robineau, encore vivantes chez My-Lan Hoang-Thuy… ces fleurs réactivent chacune à leur manière, symboliques profanes et sacrées.

Lia : Approche, en novembre dernier était un salon qui présentait une certaine approche (justement) de la photographie durant Paris Photo. Cette première édition a été vraiment réussie. Qu’est-ce qui vous a animé à vous lancer dans cette aventure ambitieuse ?

Léa : Ce qui m’a poussée à suivre Emilia Genuardi et Sophie Rivière les deux fondatrices du salon c’était le défi de trouver en peu de temps des galeries qui nous suivraient sur ce principe: participer à un salon marchand conçu comme une exposition et où l’artiste, sa présence physique, et donc sa parole était remis au centre du jeu, au cœur du salon. On partait des artistes et non des galeries, on faisait des visites de studio tous les jours. Il fallait prouver plusieurs choses : que les salons marchands pouvaient être agréables et pour les artistes, et pour les galeristes, et pour les visiteurs. Prouver que les artistes plasticiens qui s’emparaient de la photo et les photographes classiques pouvaient dialoguer. Et enfin donner à lire une histoire de la photographie qui s’est écrite très tôt sur des supports non papiers comme le cuivre, le verre et le cuir. Photographes qui développent eux-mêmes leurs tirages et plasticiens qui s’emparent du médium photo pour gagner les territoires de l’installation ont pu ainsi se confronter. Les discussions ont été nombreuses, aucune bagarre même idéologique entre les artistes à déclarer !

Lia : Y aura-t-il une deuxième édition ? 

Léa : Oui ! Pour ma part, comme je trouve qu’il faut renouveler le propos d’un salon, j’ai fait en sorte de tirer ma révérence en proposant le nom de la prochaine directrice artistique, Elsa Janssen à qui je souhaite beaucoup de bonheur dans cette aventure qui fait à sa manière bouger les lignes de la représentation de la photographie au XXIe siècle.

Hôtel National des Arts et métiers

243 Rue Saint-Martin Paris 3eme

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *