LE CAFÉ MATINAL AVEC SÉGOLÈNE HAEHNSEN KAN AU CAFÉ LE SARAH BERNHARD

Artiste peintre

Félicitée des Beaux-Arts en 2013, Ségolène Haehnsen Kan vient d’être sélectionnée pour le salon de Montrouge – qui commence aujourd’hui ! Ségolène peint des paysages aux dimensions multiples, des paysages chaotiques qui laissent percevoir une lueur timide et intense. Notre amitié remonte à quelques années, nous avons partagé des litres et des litres de cafés et de thés – entre autres… – accompagnés de rires, d’encouragements, de silences, de larmes… De ces petites parenthèses qui rendent une amitié forte et durable. Ensemble nous avons organisé l’exposition Garder Le Cap à la Galerie Valéry Delaunay contre les violences faites aux femmes le 8 mars dernier. Aujourd’hui, nous nous sommes retrouvées au Café Le Sarah Bernhard, notre QG, et avons discuté de son approche de la peinture, de la place des rêves dans la création, de la profusion des images, des notions de visibles et d’invisibles mais aussi des plaisirs culinaires. Rencontre avec Ségolène Haehnsen Kan, une artiste qui n’hésite pas à prendre le temps de faire murir son inspiration pour dépasser la superficialité de l’image.

Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris

Ségolène Haehnsen Kan & Lia Rochas-Pàris au Café Le Sarah Bernhardt / Photographies de Shehan Hanwellage

 

Lia : Tu pratiques la peinture à l’huile, une technique qui demande beaucoup de patience, pourquoi avoir choisi ce medium en particulier ?

Ségolène : Lorsque j’ai découvert la peinture à l’huile, suite à des années de pratique de l’acrylique, le monde s’est renversé. La matière de la peinture à l’huile est sensuelle et hypnotise, et surtout le temps se dilate. C’est un monde parallèle.

Lia : Quand on se retrouve face à tes peintures on a l’impression de plonger dans des paysages oniriques. D’ailleurs, tu me parles souvent de tes rêves. Constituent-ils la source première de ton inspiration ?

Ségolène : Ils y participent nécessairement. Qu’on le veuille ou non, les rêves révèlent les secrets les plus enfouis, tout comme la peinture. La seule différence étant que les rêves sont cathartiques, et que je n’aime pas que la peinture le devienne.

Lia : Tu dévoiles une partie intime de toi, par ce biais.

Ségolène : Disons que je fais parler les paysages que je peins à ma place. C’est la matière du paysage qui va suggérer, insinuer les choses, ce qui m’évite de tomber dans un sens trop littéral. Ensuite, il y a des éléments qui paraissent évidents, et d’autres que l’on ne souhaite pas révéler, et ce sont justement ces petits secrets qui m’intéressent. Ils apportent plusieurs niveaux de lecture à propos desquels on a envie de parler ou bien de se taire.

Lia : Tu voyages également souvent. Et on ne voit que très peu de photos de tes voyages sur les réseaux, ce qui est vraiment rare de nos jours ! Comme si d’une certaine manière, tu gardais les paysages en mémoire avant de les intégrer dans tes toiles.

Ségolène : C’est exact, j’ai toujours peur qu’en prenant en photo les paysages, et pire en les cristallisant sur le net, une démystification s’opère. Le paysage est piégé dans la mémoire visuelle, derrière un écran lumineux, et ne peut donc plus participer au fantasme de l’imagination. Les souvenirs dont je m’imprègne et dont je ne garde pas de trace matérielle, se transforment avec le temps, commencent à influencer les visions qui me traversent, et donnent naissance à des tableaux.

Lia : Et les livres tiennent une place importante dans ta vie !

Ségolène :  Oui, je lis énormément, surtout des romans. J’aime beaucoup l’idée de faire passer des intentions par des voies souterraines plutôt que de les éclater au grand jour. Par exemple, dans la nouvelle « Le diable sur la colline », Cesare Pavese raconte une histoire qui semble banale au premier regard, ce qui fait que l’on pourrait ne jamais se rendre compte du drame de la situation si ce n’était la description de paysages terribles qui vont révéler toute l’histoire.

Lia : Les romans laissent une liberté à l’imaginaire. Toute l’imagerie que tu te feras d’un roman sera différente pour quelqu’un d’autre. Et sinon, tu fais partie du collectif Inconnaissance. Comment et pourquoi avoir choisi ce nom ?

Ségolène : L’inconnaissance c’est l’idée de se projeter sans arme dans l’inconnu en acceptant l’idée de ne pas maîtriser les choses. Si le mot est apparu comme une évidence aux fondateurs du collectif (Emilie Sévère, Michel Soudée, Jean-Marc Planchon, Makiko Kamohara, Mathile Le Cabellec), on retrouve aussi ce terme dans le titre d’un bouquin écrit il y a bien longtemps par un prêtre et qui s’appelle « le nuage de l’inconnaissance ».

Lia : Quel titre sublime !

Ségolène : Oui ! Il y a une forme d’humilité dans ce titre qui me plait beaucoup…

Lia : On est en plein dans « le cloud de l’inconnaissance » avec toutes ces informations qui se bousculent. Beaucoup de choses nous échappent.

Ségolène : Complètement, on est vraiment et de plus en plus saturés par des images de plus ou moins bonne qualité et qui modifient notre perception des choses. Les filtres s’accumulent devant notre regard et biaisent notre entendement. Je me demande à quel point cela va-t-il transformer notre psychisme.

Lia : La peinture étant une pratique artistique solitaire, est-ce que le fait d’appartenir à un collectif te permet de maintenir une dynamique artistique autour de l’échange ? 

Ségolène : C’est très stimulant de trouver une symbiose dans les interrogations qui nous portent. Nous avons tous des pratiques différentes : sculpture, vidéo, photo, performance… Nous sommes en train de préparer une exposition inspirée d’un passage d’un livre fondamental aujourd’hui : « Vie et mort de l’image » de Régis Debray. Il y a cette idée que sans un fond d’invisible, il n’y a pas de fond visible. Donc, une œuvre n’est pas seulement un reflet. De l’autre côté du miroir, il y a beaucoup de choses sur lesquelles méditer, profondes et mystérieuses. C’est l’idée aussi de « ne pas s’arrêter à l’aspect banal des choses » comme dirait Romain Gary.

Lia : C’est d’ailleurs tout le génie de Lewis Caroll « Through the looking glass ». Il y a ce que l’on voit en surface et ce qui s’y dissimule. Les oeuvres sont l’addition de ce que l’artiste veut dévoiler et de ce que l’artiste veut cacher. Libre au spectateur de voir ce qu’il a envie de voir. Il y a toujours différents niveaux de lectures des images. 

Ségolène : Et des interprétations. Une œuvre est un concentré de ce qui est visible et de ce qui ne l’est pas justement, comme une architecture. Avec des fondations sur lesquelles ont peut bâtir. C’est ce qui m’a toujours fasciné dans la cathédrale de Chartres qui à l’origine aurait été une grotte dans laquelle s’abritaient des druides carnutes, et dont on peut encore voir le puits dans la crypte, mais aussi la vierge noire (repeinte). Par-dessus ont été construites une église mérovingienne, détruite dans un incendie, puis une église mérovingienne, et enfin une cathédrale de style roman et plus tard gothique. Aujourd’hui, alors que les nouvelles technologies nourrissent notre peur de la mort, il s’agit de cristalliser chaque événement de la vie dans un espace virtuel, ce qui oblige l’image à de l’immédiateté et du rendement. On est loin des « images-cathédrales » !

Lia : Ça me rappelle l’entretien de Beuys, Cucchi et Kiefer « Bâtissons une cathédrale ». Et c’est juste, on s’éloigne du sacré. D’ailleurs la valeur de l’image connait des bouleversements constants. On fige beaucoup d’instants vécus pour les garder en mémoire sur les réseaux, comme si on redoutais l’absence de preuves visuelles. C’est peut être cliché de le sortir, mais Andy Warhol était un visionnaire quand il disait qu’on aura tous notre minute de gloire.

Ségolène : On peut aussi appeler ça du narcissisme morbide.

Lia : Même si tu es présente sur les réseaux sociaux, tu ne les utilises pas vraiment. Tu vis la vie sans témoin 2.0, tu la partages principalement avec les personnes qui t’entourent. C’est devenu tellement rare. D’ailleurs, quel bonheur de partager ces moments avec toi. Et la cuisine, on en parle ? Tu adores cuisiner, accueillir, c’est essentiel pour toi ?

Ségolène : J’aime nourrir les personnes que j’aime. Et puis, cuisiner, c’est un peu comme peindre mais en plus simple. Il faut juste que le plat soit bon et maîtrisé, alors que dans l’art, chaque critère peut être remis en question. Et contrairement à l’art, un beau et bon dîner est toujours une exposition réussie ! Les papilles sont peut-être plus faciles à apprivoiser que le regard… Soit dit en passant, quand viens tu manger le Phò à la maison ?

Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris  Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris Segolene Haehnsen Kan, Lia Rochas-Paris

https://www.segolenehaehnsen.com/

instagram

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *